Jean-Christophe Giuliani
Au premier abord, le revenu universel apparaît comme une solution pertinente aux problèmes du chômage, de la pauvreté et des inégalités. Au lieu de me focaliser sur le montant de ce revenu et les moyens de le financer, je me suis intéressé aux conditions de production des biens et services destinés à satisfaire les besoins essentiels. Cette analyse fait apparaître, qu’au lieu de garantir et de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels, ce revenu risque de rendre la satisfaction de ces besoins plus aléatoire.
Depuis 40 ans, la France et l’ensemble des pays industrialisés sont confrontés à un taux de chômage qui oscille entre 7 et 11 %. Malgré les politiques économiques et sociales mises en place par les gouvernements de droite et de gauche, aucune n’est parvenue à résorber la hausse du chômage. Au non de la justice sociale, il est temps d’en finir avec le chômage et la peur du chômage qui sont responsables de l’exploitation des salariés, de la souffrance au travail, du creusement des inégalités, de l’augmentation de la précarité et de la misère des plus démunis. Comme la croissance du PIB n’est plus capable de résoudre le problème du chômage, de nombreux économistes français et étranger, des partis politiques de gauche, les écologistes et le mouvement des objecteurs de croissance proposent de mettre en place le Revenu universel. Les principes du revenu universel sont les suivants : chaque citoyen recevra tout au long de sa vie un revenu mensuel inconditionnel, identique ou modulé en fonction de l’âge. Ce revenu sera versé indépendamment de ses ressources et sans aucune contrepartie, obligation d'activité professionnelle ou de recherche d’un emploi. Il sera également cumulable avec celui d’un emploi rémunéré. La finalité du revenu universel est de garantir à chacun un revenu qui donne accès à la satisfaction des besoins essentiels. Libéré de l’obligation de travailler, chacun aura la liberté de pratiquer les activités qui répondent à ses aspirations (formation, famille, vie associative, vie militante, etc.). En garantissant à chaque citoyen la dignité et l'estime de soi qui constituent le socle de toute citoyenneté libre et de tout projet d'autonomie, ce revenu donnera à chacun le choix de choisir sa vie et de la réussir comme il l'entend.
Au premier abord, le revenu universel apparaît comme une solution pertinente aux problèmes du chômage, de la pauvreté et des inégalités. Au lieu de me focaliser sur le montant de ce revenu et les moyens de le financer, je me suis intéressé aux conditions de production des biens et services destinés à satisfaire les besoins essentiels. Cette analyse fait apparaître, qu’au lieu de garantir et de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels, ce revenu risque de rendre la satisfaction de ces besoins plus aléatoire. Comme l’affirmait Karl Marx, la première condition d’un changement de société est de construire un modèle économique durable capable de sécuriser la satisfaction des besoins essentiels.
« Ayant affaire aux Allemands détachés de tout, force nous est de constater d’emblée que la première condition de toute existence humaine, donc de toute histoire, c’est que les hommes doivent être en mesure de vivre pour être capables de « faire l’histoire ». Or, pour vivre, il faut avant tout manger et boire, se loger, se vêtir et maintes choses encore. Le premier acte historique, c’est donc la création des moyens pour satisfaire ces besoins, la production de la vie matérielle elle-même. En vérité, c’est là un acte historique, une condition fondamentale de toute histoire que l’on doit, aujourd’hui tout comme il y a des milliers d’années, remplir jour par jour, heure par heure, rien que pour maintenir les hommes en vie. » Karl Marx[1]
La première condition de la viabilité du revenu universel est donc de garantir et de sécuriser la production des biens et services destinés à satisfaire les besoins essentiels. Ne permettant pas la construction d’une infrastructure de production performante, ce revenu fragilisera la satisfaction de ces besoins. Pour quelles raisons fragiliserait-il la satisfaction de ces besoins ?
Lorsque l’on pose cette question à des individus : « Si vous aviez un revenu de base, est-ce que vous iriez encore travailler ? » 60 % des personnes interrogées répondent spontanément, oui, comme avant, 30 %, oui, mais plus à plein temps, et 10 %, non, car ils préféreraient faire autre chose (voyager, s’occuper des autres, reprendre des études, etc.). Par contre, si l’on pose cette question : « Si on instaurait un revenu de base, pensez-vous que les autres continueraient à travailler ? » : 80 % des personnes interrogées répondent que probablement la majorité des gens ne serait plus motivée à exercer une activité professionnelle. Le résultat de la seconde question laisse entendre que si les salariés percevaient un revenu universel, il est probable que plus de 80 % de la population n’exercerait plus d’activité professionnelle.
En effet, ceux qui exercent une activité créative, gratifiante, intéressante, valorisante et émancipatrice (chercheurs, professeurs d’université, cadres, cadres supérieurs, créatifs, consultants, etc.) continueront certainement à pratiquer leurs activités professionnelles. Par contre, les salariés qui exercent une activité subordonnée, souvent mal payée, dégradante, routinière et dangereuse pour la santé, c’est-à-dire la grande majorité des emplois, cesseront certainement d’exercer leurs activités professionnelles.
Le problème, c’est que la plupart des emplois (caissière, employé libre-service, manutentionnaire, secrétaire, ouvrier spécialisé, ouvrier agricole, éboueur, balayeur, infirmière, aide-soignante, éleveur, marin pêcheur, carreleur, terrassier, maçon, etc.) qui contribuent à produire les biens et services indispensables à la satisfaction des besoins essentiels et au bon fonctionnement de la société ne sont pas les plus intéressants, valorisant, gratifiant et émancipateur. Mais surtout, ces emplois ne sont pas, en règle générale, ceux que souhaiteraient exercer les salariés. S’ils acceptent de les exercer, c’est qu’ils n’ont pas le choix. S’ils n’étaient plus contraints d’exercer une activité professionnelle pour satisfaire leurs besoins essentiels, est-ce qu’ils accepteraient d’exercer ces emplois ?
Comme 60 % l’affirment, ils continueraient peut-être à exercer une activité professionnelle, mais pas n’importe quel emploi. En effet, ils chercheront à exercer une activité mieux rémunérée, plus créative, valorisante, gratifiante et émancipatrice. Le problème, et, il n’est pas des moindres, c’est que ces activités professionnelles ne sont pas celles qui contribuent à la production des biens et des services indispensables à la satisfaction des besoins essentiels.
Pour garantir la régularité de la production des biens et services destinés à satisfaire les besoins essentiels, il est indispensable que des salariés se chargent de ces emplois pénibles. Le manque de main-d’œuvre généré par le revenu universel contribuera à désorganiser l’infrastructure de production et de distribution. Si elles sont laissées à la bonne volonté des salariés, les pays industrialisés seront incapables de répondre aux besoins essentiels de leurs populations. Chaque citoyen disposera d’un revenu qui lui permettra de satisfaire ses besoins essentiels. Seulement, il n’y aura personne pour produire les biens et services dont il a besoin pour les satisfaire. Il aura donc un revenu, mais pas de biens et de services. Par conséquent, le revenu universel risque, d'une part, d'augmenter le coût de production des besoins essentiels, et donc, des prix de ces biens et services, et, d'autre part, de provoquer une désorganisation de la société .
Afin de répondre à ce problème très concret, certains proposent des solutions.
- La première consiste à faire appel à une main-d’œuvre étrangère pour faire le sale boulot. La hausse de l’immigration risquerait d’aggraver les tensions sociales existantes et la hausse des prix du logement. En effet, cette main-d’œuvre, il faudra bien la loger. Comme nous manquons de logements sociaux, cet afflux massif de main-d’œuvre provoquera une tension sur les prix du logement qui contribuera à diminuer le pouvoir d’achat de ceux qui perçoivent le revenu universel. Les questions qu’il est également pertinent de se poser sont celles-ci : au nom de la justice sociale, est-ce que ces travailleurs immigrés auront également droit au revenu universel ? S’ils le percevaient, est-ce qu’ils continueraient à accepter de faire le sale boulot à notre place ?
- La seconde consisterait à revaloriser le salaire de ces emplois pénibles. À cause du chômage et de la peur du chômage, les employeurs disposent d’un levier de pression pour baisser les salaires et prohiber toute négociation sur les conditions de travail. En favorisant le rapport de force au profit des salariés, le revenu universel permettra d’améliorer les conditions de travail des emplois les plus pénibles et l’augmentation des salaires en faveur de ces emplois. Cette solution contribuera à augmenter les coûts de production, et donc, le prix de vente des biens et services indispensable à la satisfaction des besoins essentiels. En diminuant le pouvoir d’achat des ménages, cette solution risque également d’appauvrir ceux qui perçoivent le revenu universel.
- La troisième solution consiste à rationaliser la production de ces tâches ingrates par la robotisation et l’informatisation. En effet, le progrès technique et l’organisation du travail permettront à terme d’automatiser tous ces emplois. Par exemple, remplacer les caissières par des portiques qui lieront les codes-barres sur les produits. Cette proposition est pertinente à moyen et long terme. Par contre, à court terme, tant que ces progrès techniques ne seront pas mis en place, il faudra bien assurer la production.
- Pour finir, certains affirment qu’avec le revenu universel, les individus se consacreraient spontanément aux activités de production indispensable à la satisfaction des besoins essentiels. La question que j’aurais envie de poser à ceux qui avancent cette hypothèse : est-ce que vous accepteriez de vous consacrer spontanément à ces activités à plein temps ? S’il est facile de s’engager pour les autres, il est plus difficile de tenir le même discours lorsque l’on est qualifié et que l’on exerce une activité professionnelle gratifiante. Personnellement, je n’exercerais pas ces emplois à plein temps, mais 2 jours par semaine.
Pour toutes ces raisons, le revenu universel n’apparaît pas capable de garantir et de sécuriser la production destinée à satisfaire les besoins essentiels de chaque individu. Pour la garantir, il apparaît pertinent de revenir aux réponses des questions ci-dessus. S’ils percevaient un revenu universel, 30% de la population continueraient à exercer une activité professionnelle, mais plus à plein temps. C’est-à-dire qu’ils accepteraient d’exercer un emploi à mi-temps.
Par conséquent, la solution aux problèmes du chômage, de la peur du chômage, de l’exploitation des salariés, de la souffrance au travail, du creusement des inégalités, de l’augmentation de la précarité et de la misère est celle du partage du travail. Au lieu de procurer un revenu, il apparaît plus pertinent de garantir et de sécuriser un emploi de 3 jours par semaine. En travaillant 3 jours par semaine, chaque salarié contribuera à produire des biens et des services destinés à satisfaire les besoins essentiels et un minimum de confort matériel. En travaillant 3 jours par semaine, chaque salarié percevra un revenu optimal de 1 000 € par mois qui lui permettra de satisfaire dignement ses besoins essentiels. En contribuant à ses besoins et à ceux de la collectivité, le salarié aura la possibilité d’accéder à une vie plus libre, autonome et responsable. Disposant de 4 jours de temps libre par semaine, chaque citoyen aura la liberté de pratiquer les activités qui répondent à ses aspirations (familiale, professionnelles, artistiques, intellectuelles, sportives, associatives, formation, politique, etc.). En garantissant à chaque citoyen la dignité et l'estime de soi qui constituent le socle de toute citoyenneté libre et de tout projet d'autonomie de vie, la réduction de la semaine de travail à 3 jours permettra à chacun de choisir sa vie et de la réussir comme il l'entend.
Mais surtout, la réduction de la semaine de travail à 3 jours n’empêche pas l’aménagement du temps de travail. En effet, le temps de travail pourrait être aménagé sur la semaine, le mois et l’année. Par exemple, en début d’année, deux salariés peuvent décider d’un commun accord d’aménager leur temps de travail ensemble. Le premier peut décider de travailler à temps plein de janvier à juin et le seconde de mai à décembre. Comme la rémunération sera annualisée, qu’ils travaillent ou qu’ils ne travaillent pas, ils percevront chaque mois 1 000 €.
Comme certains l’ont proposé, le progrès technique et l’organisation du travail permettront de réduire progressivement la semaine de travail à 1 jour. Lorsque la production des biens et des services destinés à satisfaire les besoins essentiels et un minimum de confort matériel seront assurés par des machines, les Hommes ne seront plus contraints d’en assurer la production. L’automatisation de l’économie permettra de limiter l’activité professionnelle à la maintenance et à l’entretien des sites de production et de distribution. À terme, lorsque la production sera sécurisée, que les mentalités auront évolué et que l’activité professionnelle, l’argent et la consommation seront redevenus, ce qu’ils auraient toujours dû être : de simples moyens destinés à satisfaire les besoins essentiels, le revenu universel pourra devenir une réalité qui, à ce moment-là, prendra tout son sens.
Jean-Christophe Giuliani
[1] Marx Karl, Philosophie : L’idéologie allemande, « Conception matérialiste et critique du monde », Paris, Gallimard, 1965, page 310.